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Ethnocide des Amérindiens ou la destruction de l’identité culturelle des Amérindiens

Lors de leur conquête, les Amériques, bien que peuplées, ont été considérées comme des espaces vierges présentant une double valeur : leurs ressources naturelles nécessaires au développement de l'industrie et du commerce des pays occidentaux et leur spatialité qui, parce que vide, s'offrait à une conquête de peuplement en vue de la constitution de nouveaux marchés.

De nos jours encore, pour la plupart des gens, les Indiens d’Amérique du Nord – ou, du moins, ce qu'il en reste - sont des peuples d’un autre âge. S'ils admettent – et, éventuellement, condamnent – le fait que l’invasion de leurs terres par les colons d’origine européenne les a laissés au bord de l’anéantissement et qu’ils ne sont plus qu’une poignée de survivants déchus, voués à se fondre tôt ou tard (si ce n’est déjà fait) dans la population qui les a supplantés, s'il leur arrive de plaindre leur sort et de déplorer les exactions et violences notoires commises à leur encontre, ils tiennent cependant pour légitime, voire nécessaire leur extinction présumée car, ne voyant en eux que des sauvages ou des primitifs, non (réellement) humains et privés du bonheur de la civilisation, ils considèrent qu’ils n’avaient rien à opposer à la civilisation évoluée de leurs envahisseurs qui, de l’univers farouche qu’ils habitaient, ont fait un monde prospère et puissant, symbole même de la modernité et du progrès.

Ainsi on admet qu’on aurait pu leur rendre plus de justice en tant qu’humains, mais que, en tant qu’Indiens, ils devaient fatalement disparaître, car n’appartenant qu’à la préhistoire et au folklore d’un continent, qui n’a pour histoire véritable que sa conquête et sa transformation par les Blancs, les civilisés. Autrement dit, que l'Indianité était/est une non-humanité parce que située dans la pré-histoire et dans la non-civilisation et qu'elle faisait même obstacle au progrès.

L'Histoire montre, démontre et dénonce ce constat : depuis cinq siècles, on n’a épargné aux Indiens aucune raison de mourir. On les a exploités commercialement et politiquement, les jetant notamment les uns contre les autres dans des guerres intestines, volontairement suscitées  par les Blancs à des fins mercantiles ou impérialistes ; dépouillés de la quasi-totalité de leurs territoires, employant à cette fin les moyens les plus cyniques ou les plus brutaux, bafouant ouvertement la parole donnée et les traités signés ; déportés massivement ; christianisés de force ; privés, toujours par la contrainte, de leurs coutumes, de leurs traditions, de leurs croyances et cosmogonies, de leur culture… ; déracinés en les dépossédant de leurs lieux de mémoire – terres mythiques des ancêtres éponymes, terres sacrées de sépultures - ; privés de leur identité individuelle et collective en leur imposant une nomination exogène et en procédant au viol systématique des squaws, à l'enlèvement de leurs enfants…;  abrutis d'alcool pour les dégénérer – et donc les affaiblir physiquement, psychologiquement et intellectuellement – individuellement et collectivement ; dépossédés de leur savoir-faire économique et artistique traditionnel ; rendus honteux d'eux-mêmes, de leur Indianité… Bref, on leur a infligé un génocide et un ethnocide systématiques qui se poursuivent de nos jours car, malgré un rapport de force totalement déséquilibré en faveur des Blancs, les Indiens – ou, du moins, ceux qui n'ont pas été massacrés – ont su résister et continuent de le faire, conscients qu'ils sont qu'il y va tout simplement de leur survie.

De nos jours, et malgré les traités de paix et les mesures législatives et réglementaires prises en application, aux États-Unis comme au Canada, la spoliation des terres se poursuit avec de nouvelles et nombreuses expropriations opérées aux dépens des Réserves, c'est à dire de territoires légalement indiens, alors que les terres productives et les ressources de ces Réserves sont presque toujours contrôlées par des Blancs et que la plupart des Indiens vivent surtout d’assistance sociale et ne doivent leur survie économique qu'au seul bon vouloir des Blancs, à la charité de l'État.

Jamais les conquérants, puis les colons et, enfin, leurs États n’ont reconnu aux Indiens le droit d’exister en tant que nations et cultures et, a fortiori, imaginé de les laisser libres de décider eux-mêmes de leur destin. Les puissances coloniales se sont partagé l’Amérique sans égard pour leur présence ; et au terme de leur expansion, les États-Unis et le Canada les ont purement et simplement annexés, les plaçant sous la tutelle de bureaucraties qui réglementent souverainement l’essentiel de leur vie. Et quand on n’a pas réclamé et obtenu leur complète élimination, on n'a envisagé que leur conversion autoritaire au mode de vie européen selon une politique poursuivie aujourd’hui par les gouvernements qui les dominent et applaudie par tous ceux qui se disent leurs amis et qui ne voient de salut pour eux que dans leur assimilation.

Ainsi, depuis cinq cents ans, les Indiens, s'ils ont pu avoir affaire à des hommes blancs d’origines, de conditions, de nationalités et de convictions les plus diverses, en revanche, et sauf quelques rares exceptions, toujours individuelles, ils n’ont toujours rencontré de leur part qu’une intolérance aveugle et continue, qu’une agression totale et multiforme, dans sa durée et son intensité, sans beaucoup d’équivalents à l’époque moderne.

Pourtant et en dépit de l’opinion commune, les Indiens ne sont ni morts ni moribonds. Plus de deux millions aujourd’hui aux États-Unis et au Canada, ils constituent, avec une population qui s’est multipliée par six depuis le début du XXème siècle, le groupe ethnique nord-américain qui connaît actuellement le plus fort taux de croissance. Et leur vitalité n’est pas seulement démographique. La réalité collective et culturelle des tribus indigènes, malgré les pertes qu’elles ont subies, la précarité de leur condition et les pressions considérables qui continuent de peser sur elles, n’est nullement en voie de dissolution. Les Indiens sont toujours des Indiens et ils entendent le rester. C’est le sens aussi bien de leur vie quotidienne, dans la mesure où elle est libre, que des luttes qu’ils mènent pour la défense de leur identité. En fait, l'oppression et la répression qu'ils ont subies et qu'ils ont continuent de subir, les a amener à (re)prendre conscience de leur identité nationale – les tribus, les peuples et les nations indiennes – et de construire une identité supra-nationale, trans-continentale : l'Indianité.

Les Indiens ne sont pas pour autant restés figés dans le regard contemplatif et nostalgique de leurs origines : ils ont su se transformer, individuellement et collectivement, pour s'adapter au nouvel environnement qui leur a été imposé. Toutefois, malgré toutes les contraintes oppressives et répressives exercées à leur encontre, des transformations, pour l’essentiel, se sont faites dans la fidélité à leur propre héritage, c'est-à-dire à leur identité culturelle et c'est sans doute leur acharnement à vouloir préserver leurs différences – qui constituent leur identité – qui explique l'intolérance tenace à laquelle ils continuent de s'exposer de la part des Blancs et, surtout, des États que ces derniers ont constitués.

En même temps, leur acharnement à préserver leur identité – leur résistance, leur révolte – les a entourés, dans l'esprit de beaucoup, d'une aura légendaire et héroïque qui, localement mais également ailleurs dans le monde,  a su redonner espoir à d'autres minorités victimes elles aussi  d'ethnocides et, mieux encore, a légitimer des révoltes, des résistances. Les Indiens, confrontés à toutes les formes d’oppression et de répression dont les États modernes sont prodigues, ont su sauvegarder leur différence et inventer une histoire originale qui témoigne d’un autre possible pour les humains.

Ces considérations générales faites, entrons à présent dans le détail de l'Histoire, sachant que, faute de place et de temps, je m'en tiendrai aux seuls Indiens d'Amérique du Nord mais que, toutes choses égales par ailleurs, les Indiens des Amériques Centrale et du Sud ont subi et continuent de subir les mêmes génocides et ethnocides, seules les formes de ces crimes pouvant varier :

La situation avant la conquête :

C'est essentiellement en Amérique du Sud que les archéologues et paléontologues ont trouvé sinon les premières, du moins les plus anciennes traces de la présence indienne et les premiers établissements humains remonteraient à environ 15 000 ans avant notre ère.

Toutefois, étant acquis que les (futurs) Indiens ont accédé à l'Amérique en passant – à pieds, grâce à la glaciation de la zone – par le détroit de Behring, leurs plus anciennes traces se situent nécessairement en Amérique du Nord, leur installation en Amérique du Sud n'étant intervenue qu'au terme d'un lent processus, sans doute multi-millénaire, de migration au cours duquel s'est opérée la différenciation de la souche originelle en clans, tribus, peuples, nations et familles linguistiques.

Au XVIème siècle, explorateurs, trafiquants, conquistadores européens n’ont nullement rencontré un monde vierge et désert. Les témoignages concordant de l'archéologie et des récits des premiers Blancs, montrent que la population indigène – autrement dit indienne -, forte, au minimum, de 12 millions d'individus, vivait seulement des ressources locales, ne connaissait pas de mortalité endémique et précoce mais bénéficiait d’une bonne santé générale, que la natalité était faible et les populations prospères, que les Indiens étaient fort peu absorbés par les tâches productives, que les économies tribales n’étaient nullement conduites au jour le jour mais extrêmement diverses, que, s’agissant de l’agriculture (régions à l’est des Plaines, au sud des Grands Lacs, le long des fleuves et points d’eau des régions arides du Sud-Ouest), de la chasse (régions subarctiques et du Nord) ou de la pêche (côte pacifique et rivières à saumon), de la collecte (Californie), ces économies reposaient sur une organisation rationnelle ainsi que des connaissances et des savoir-faire considérables, qu'elles avaient recours à des méthodes sophistiquées de conservation et de stockage et que, en même temps, elles participaient d'une véritable gestion écologique des ressources naturelles et, plus généralement, de l'environnement, qu'il n'existait aucune division, économique et sociale du travail, y compris entre les sexes, qu'en Amérique du Nord l'esclavage, les sacrifices humains et l'anthropophagie étaient inconnus….

L’habitat était dispersé et les concentrations humaines permanentes de quelques milliers de personnes étaient rares. Il n’y avait aucune organisation politique apparente au-delà des communautés locales et de conseils, plus ou moins permanents, comme ceux des Chefs, des Anciens et des Sages, nulle trace de pouvoir centralisé, aucun État. Le monde indien avait sa propre logique, support ou expression d’une vision du monde et, plus généralement, d'une cosmogonie – origine et sens de la vie, explication pré-rationnelle du réel… -. Il est courant d'entendre que la vie indienne, dominée par la religion, était essentiellement magique et se caractérisait par l’insuffisance du développement technique, voire même l'absence de toute technologie ; or les Indiens disposaient de techniques nullement rudimentaires mais qui visaient à d’autres fins que la technologie européenne. Les Indiens disposaient en outre d'une pharmacopée, d'une médecine et même d'une chirurgie, essentiellement naturelles – herbes, racines, pierres… -, dont l'efficacité reposait plus sur leur parfaite connaissance de l'environnement naturel que, véritablement, sur les rituels magiques entourant leur mise en œuvre.

Il y avait avant l’arrivée des Européens 2 000 langues indiennes, soit autant ou presque de tribus. Beaucoup d’Indiens connaissaient 2 ou 3 langues, et il existait des moyens de communication intertribaux, notamment, le langage par signes ou signaux.

Malgré l'isolement plus ou moins grand des tribus mais en raison de l'absence de véritables barrières linguistiques et de l'existence d'une communauté de vie et de pensée – l'Indianité en somme -, avant l'arrivée des Blancs, les Indiens se rencontraient fréquemment d’un peuple à l’autre et il existait de longues routes commerciales du Texas à la Californie, du Saint-Laurent aux Plaines… Ainsi, des peuples nomades, tels les Apaches, occupant les Plaines, et des peuples sédentaires, tels les Pueblos agriculteurs du Nouveau-Mexique avaient l'habitude de se rencontrer chaque hiver lorsque les premiers venaient apporter viande, peaux, sel aux seconds et en recevaient maïs, poteries, tissus de coton.

Les économies indiennes dans leur diversité reposaient sur des choix, des actes de liberté, une conception différente de celle des Européens. Ainsi, si les Indiens du XVIème siècle ont une curiosité enjouée pour les outils, les armes de leurs visiteurs, ils ne montrent pas d’avidité à les posséder. Ici et là, au gré des découvertes, des rencontres et des échanges, ils ajoutent blé et plantes à leur agriculture, les Navajos se mettent à élever des moutons tandis que d’autres adoptent le cheval, Navajos et Pueblos l’orfèvrerie…:  tout cela témoigne d'un sens économique indien tourné vers le plaisir de vivre et non vers l’avoir.

Enfin, il importe de préciser que l'on a trouvé aucune trace d'un état de conflit armé permanent entre les tribus, les peuples et les nations, ce qui, bien entendu, n'exclut absolument pas, au local, aux frontières des territoires, des escarmouches plus ou moins fréquentes et, a contrario, démontre que les fameuses guerres indiennes ne sont apparues qu'après l'arrivée des Blancs, qui les ont suscitées dans leur projet génocidaire et ethnocidaire de conquête d'espaces vierges.

De façon générale, il n'a été trouvé aucune trace du rejet et, a fortiori, de l'Altérité, même si certaines altérités posaient problème quant à la définition de la nature véritable de l'Autre. Ainsi, tous les témoignages des premiers missionnaires, des trappeurs, des explorateurs, des voyageurs… sont concordants : les Indiens n'ont jamais fait obstacle à leur passage, voire à leur accueil plus ou moins prolongé pour autant que les étrangers – Indiens comme Blancs – n'avaient pas d'intentions belliqueuses et restaient réduits en nombre relativement à la faiblesse numérique des tribus et des clans.

La pensée indienne se concevait  comme devant être échangée et partagée plutôt qu’apprise et unitaire : tout ce qui existe trouve nécessairement les éléments nécessaires à la vie ; l’univers est autant de solidarité – choix – que d'interdépendance – nécessité - et l’existence de l'Un comme du Tout n’y est pas concevable isolément. Le cycle des éléments et saisons influe sur tout ce qui vit. Les êtres vivants sont liés entre eux et à la Nature par leur respiration, leur alimentation, leur expérience sensible, leurs actes - qui sont des choix – sont,  à tout moment, en communication avec toute chose, vivante ou inerte, c'est-à-dire avec l'Univers. En tant qu'Hommes, les Indiens se concevaient  comme membres d'une espèce ni supérieure aux autres formes d’existence, à l'image d’un dieu au sommet de l’évolution, ni écrasée par une nature hostile ; en fait, plus qu'à une espèce vivante particulière, ils se reconnaissaient, individuellement et collectivement, comme éléments d'un Tout, l'Univers. Cet univers, pour eux, n'était aucunement conflictuel mais, au contraire, équilibré, harmonieux et, plutôt que de le dominer ou l'exploiter, ils se devaient au contraire de le respecter, de le protéger comme source de leur propre vie.

Dans l'équilibre de cette unité universelle, rien n'est donc inutile et, a fortiori, nuisible : tout est utile et favorable. Tout a du sens. Un sens. Aussi, la notion de différence, comme marque de l'en-dehors, du non-sens, de l'hostilité, de l'inutilité… est donc étrangère à la pensée indienne : l'étranger, le bizarre, l'inconnu…, tout cela a un sens du seul fait qu'il est, qu'il fait partie de l'Univers dont fait partie l'Indien. L'Un, en définitive, n'est que parce que l'Autre est aussi et, inversement, l'Un et l'Autre s'unifiant dans l'unité de l'Univers.

Une acceptation aussi absolue de la différence – de l'Altérité, au sens non pas d'un autre moi dans lequel je me reconnais comme humain/indien mais de ce qui n'est pas moi – a pour conséquence que, la Société indienne n'est pas ethnocidaire parce qu'elle ne peut l'être, sauf à se nier et à s'exclure de l'unité harmonieuse et équilibrée de l'Univers qui est la condition de sa propre existence. C'est pourquoi, la Société indienne ni ne rejette ni même seulement ne juge le fou, l'homosexuel, l'oisif, l'artiste, le rêveur, le marginal, le… différent. Elle ne le peut parce ces différents ont nécessairement une raison d'être – et donc une  place au sens d'espace, de rôle et de statut - dans l'Univers. Aussi, foncièrement unitaire d'un point de vue cosmique – naturel – la pensée et la Société indiennes sont tout à la fois l'affirmation – et la reconnaissance – de l'Unicité et de l'Altérité. L'hospitalité et la tolérance au sens de l'acceptation et de l'accueil de l'Autre, quand bien même il est différent, sont de règle dans la société indienne car l'étranger qui se déplace se meut à l'intérieur de l'Univers et, de ce fait, a sa place ici comme là-bas !

Toute existence est absolue, énergie vitale. Le mal et la souffrance ne sont que des états différents que prend passagèrement cette énergie vitale : ils ne lui sont ni étrangers, ni contraires. Les Indiens ne sont pas obsédés par la mort, ils ne fuient pas sa réalité puisqu’ils vivent de la mort des choses, plantes, animaux et que la mort a un sens, une utilité, une place dans l'harmonie universelle. De même ils ne conçoivent pas de mal en soi et, notamment, le mal au sens religieux et/ou moral de l'Occident ; des choses peuvent entrer en conflit, il s’agit alors de réparer, de retrouver le sens de l’harmonie entre elles.

Le territoire n’est propriété ni des membres ni même de la tribu, il a sa propre vérité et, d'une certaine manière, il est un être puisqu'un élément de l'Univers. Le territoire est chair de la tribu, il la crée. La tribu est la rencontre et non la somme de ceux qui la composent. Les structures sont l’émanation du quotidien. La tribu ignorait les règles majoritaires et si un consensus ne pouvait être atteint, chacun suivait la voie qui lui semblait la meilleure.

Tout Un ne pouvant être que dans et par l'Univers, la pensée indienne excluait l'appropriation d'une partie de l'Univers par quelque Un que ce soit : individu, clan, tribu… La notion de propriété, originellement du moins, jusqu'à l'arrivée des Blancs, est totalement étrangère à la pensée indienne : elle est tout simplement… inconcevable ! Et c'est pourquoi, au début, les Indiens n’ont pas disputé aux Blancs le droit de s’installer sur des terres dont ils n'étaient pas propriétaires et qu'ils les ont même aidés !

Cette cosmogonie, malgré ses aspects religieux et magiques, laissait une totale place à la liberté en ce sens qu'il n’y a pas deux êtres, deux moments, deux choses qui soient identiques, chaque Un étant l'aboutissement de l’univers et réciproquement, d'une part, et que, d'autre part, chacun était libre de ses choix, dès lors qu'il en assumait pleinement les conséquences à son égard mais également à celui des autres et de l'Univers. En vivant avec ce qui l’entoure, en être autonome et responsable, l’être humain peut trouver sa liberté et sa vérité personnelles. C’est le sens de l’attachement extrêmement fort des tribus à leur environnement. En la matière, les Indiens étaient optimistes et considéraient qu'aucun homme sensé ne pourrait faire un choix contre les autres ou contre l'Univers qui serait, en même temps, un choix contre sa propre vie !

L'ingérence des Blancs

Les étrangers à la peau claire, au visage velu – les Visages Pâles, les Blancs -, qui débarquèrent au XVIème siècle, furent reçus sans hostilité ni peur mais avec une énorme curiosité. Les Indiens allèrent vers eux, chargés de présents, les invitant dans leurs villages, dans l’esprit de partage et d’échanges culturels qui existaient entre les tribus. Ils ne les prirent pas pour des dieux, n’ayant jamais divinisé quoi ou qui que ce soit, et s'ils les trouvèrent sans doute agressifs, inadaptés au milieu, vivant un peu trop facilement à leurs dépens, fermés à toute communication, aveugles à la Beauté de la Nature, sourds à l'harmonie de l'Univers… ils ne laissèrent rien paraître de l’infériorité morale et culturelle qu'ils leur reconnurent, les recevant comme porteurs d’une culture différente, les acceptant dans leurs différences, des différences qui, nécessairement, avaient place et sens dans l'Univers.

En revanche, les Blancs, à quelques rares exceptions près, les classèrent collectivement et globalement comme des sauvages, et niés, contre toute évidence, comme non-culture et comme non-humanité, voire affirmés comme bestialité.

Ainsi, les Indiens furent confrontés à l'arrivée – l'ingérence – d'une force, jusque là inconnue d'eux,  déstabilisatrice, destructrice de leur harmonie universelle : la civilisation occidentale dont les apparences furent d'une extrême variété : derniers féodaux, marchands, entrepreneurs, paysans, prolétaires, petits paysans, catholiques, protestants, libres penseurs, monarchistes, républicains de toutes tendances, bien-pensants et aventuriers, déportés, condamnés de droit commun ou politique, bagnards, révoltés, soldats, mercenaires… Espagnols, Français, Anglais, Hollandais, Russes..., des hommes – et des femmes - d’origines et de fortunes diverses, de convictions différentes, d’intérêts souvent opposés, mais tous identiques dans leur nouvelle nature de colons, leur incapacité à reconnaître le fait indien.

Le décor était planté, la fin arrêtée : parce que les Indiens n’existaient pas pour les nations européennes, des transactions et traités furent conclus à propos de territoires que les Européens s’étaient déjà arrogés par droit de découverte, et répartis entre eux et dans lesquels les Indiens n'avaient désormais plus aucune place puisque strictement inutiles à leur logique de peuplement.

Dès le début du XVIème siècle, des relations commerciales s'étaient ouvertes sur les côtes canadiennes à la suite du contact entre pêcheurs de morue et Indiens de la côte et, à cette occasion, intervinrent les premiers échanges de fourrures. La traite des fourrures devint rapidement indépendante et d’importance supérieure à la pêche, donnant naissance, dès la fin du siècle, à des compagnies qui cherchaient à s’en assurer le monopole. La demande s’accrût, le castor s’épuisa sur la côte littorale, la traite se déplaça alors vers l’intérieur. Français et Hollandais installèrent des comptoirs et entrepôts sur le Saint-Laurent (1608) et l’Hudson (1614). Les Anglais succédèrent aux Hollandais et une compétition active s’engagea amenant au XVIIIème siècle les Français à pénétrer dans les plaines canadiennes.

À cette époque d’autres fronts commerciaux existaient dans le sud des États-Unis où des trafiquants anglais achetaient peaux de cerfs et esclaves et dont l’expansion fut stoppée par l’installation des Français en Louisiane (1699). De la Louisiane au Canada en remontant les affluents du Mississippi, les Français gagnèrent l’Ouest où, dans les Plaines, depuis 1598, un commerce s’était développé entre les Apaches et les Espagnols du Nouveau-Mexique : contre chevaux et marchandises, les Apaches fournissaient peaux de bisons et esclaves, terrorisant les tribus sans défense de l’est des Plaines ; aussi, les tribus indiennes des Plaines accueillirent-elles favorablement les Français comptant sur eux pour obtenir les armes modernes dont ils avaient besoin pour se défendre contre les razzias apaches commandités par les Espagnols, ce que les Français firent. Vers le milieu du XVIIIème siècle, les Russes, poursuivant leur expansion depuis la Sibérie, s’étendirent en Alaska où ils établirent des postes de traite sur la côte sud et au XIXème siècle, leur commerce s’étendit sur la côte ouest, remonta vers l’intérieur, le long des cours d’eau sur la côte pacifique de la Colombie britannique, du sud de l’Alaska à l’État de Washington.

Avec l’épuisement des loutres de mer au XIXème siècle, les Indiens de la Côte Atlantique durent se transformer en trafiquants auprès des Indiens de l’intérieur. À l’intérieur, après l’élimination des Français, deux compagnies anglaises rivales se formèrent ; les postes se multiplièrent dans l’Ouest canadien entre 1780 et 1821, date à laquelle les compagnies fusionnèrent. A cette date, le commerce avait déjà franchi les Rocheuses et atteignait l’Arizona et la Californie. Après l’achat de la Louisiane à la France en 1803, les Américains intervinrent à leur tour en s’intéressant au bison au point de pratiquement faire disparaître l'espèce.
L'impact démographique : le génocide

En 1800, en Amérique du Nord, il n’y avait pratiquement plus de peuples indiens, sauf les plus septentrionaux des Eskimos, qui échappaient encore à l’influence directe ou indirecte de la traite !

La traite que les Occidentaux engagèrent avec les Indiens et que, en fait, ils leur imposèrent, détruisit partiellement ou totalement l’indépendance économique des Indiens, épuisa leurs ressources et fit disparaître une partie importante de leur savoir et de leurs techniques. Les rapports compétitifs qu'elle établit entre les tribus et la généralisation de l'alcool comme monnaie d'échange furent des facteurs de démoralisation des tribus, de dégénérescence physiologique et psychologique des individus et des groupes et, enfin, le terreau essentiel de l'apparition des guerres tribales.

Mais les Blancs ne se contentèrent pas d'apporter l'alcool, les fusils, la concurrence commerciale et les guerres intestines ; ils importèrent des facteurs d'épidémies - variole, rougeole, grippe, typhoïde, tuberculose, choléra, pestes... – qui, jusqu'alors avaient été totalement absentes d'Amérique du Nord : ce second apport fut un véritable désastre démographique pour les Indiens.

Jusqu'en 1650, ces épidémies décimèrent jusqu'à 90% de la population des tribus mais elles restaient limitées localement du fait de l'isolement dont pouvait encore bénéficier les tribus n'étant alors pas encore entrées en contact avec les Blancs et de la relative lenteur de l'expansion de ces derniers ! Mais, à partir de 1650, les épidémies se sont progressivement étendues à l'ensemble de l'Amérique du Nord avec des fréquences très régulières et une ampleur considérable.

                            

Ces épidémies n'ont pas été seulement un désastre démographie relevant du génocide ; elles ont eu de graves et irrémédiables conséquences, de nature ethnocidaire : des familles, des clans, des confréries disparaissaient et, avec eux, des identités individuelles et collectives, des fonctions sociales, des savoir-faire, des connaissances, le lien social, la mémoire collective, la continuité de la lignée ancestrale…. De surcroît, elles heurtaient les convictions indiennes : qu’en était-il de l’harmonie avec l’univers ? La fierté et la dureté de la force indienne ? L’Indien ne croyait plus, en lui-même parce qu'il ne se reconnaissait plus dans l'Univers où il avait toujours eu sa place et son sens mais que les Blancs anéantissaient : des destructions d’objets collectifs, des pathologies mentales et des vagues de suicides ont régulièrement suivi ces épidémies.

Économiquement, la traite va entraîner l’Indien dans un déséquilibre sans fin. La production prend de plus en plus de temps alors que le gibier se raréfie, les activités traditionnelles sont délaissées, ce qui amène une spécialisation – et une division du travail inconnue jusqu'alors - et a pour conséquence une fragilité économique plus grande. Le problème du rendement rendu plus aigu par la réduction de la population et le manque d’entraide amène la nécessité de recourir aux armes et aux outils européens, qui, de plus en plus chers, obligent à produire plus et à raréfier davantage encore les ressources naturelles. L’Indien qui a perdu son rapport aux objets du monde se retrouve démuni ; l’hostilité augmente. Les cultures uniformisées n’ont plus rien à échanger, les tribus se referment sur elles-mêmes, s’appauvrissent ; en rupture avec la sagesse traditionnelle des Anciens, de nouveaux Chefs apparaissent et soumettent les tribus à des rapports de dépendance, de domination. La criminalité, liée à l'appât du gain et, surtout, à l'alcoolisme, augmente surtout là où l’influence coloniale est la plus forte.
Les guerres tribales ou la crise de l'Indianité

Les relations entre les tribus étaient faites d’amitié et d’échanges : les incidents étaient rares, de portée limitée, et rapidement résolus. Au XVIème siècle, les Indiens, essayant de fuir la plupart du temps, ont été vaincus et soit massacrés, soit réduits à l'esclavage par les conquistadores. Alors que la littérature occidentale parle de conflits héréditaires, ces guerres peuvent être précisément datées, et coïncident avec l’extension de l’influence coloniale.

On peut distinguer deux foyers : l’un qui s’étend de la côte atlantique vers l’intérieur, le long des voies de la traite, déterminé par l’usage du fusil, l’autre à partir du Mexique avec l’utilisation du cheval. Lorsque, au XVIIIème siècle, la frontière du fusil et celle du cheval se rencontrèrent, naquit… l'indianité hollywoodienne faite de méchants et sanguinaires indiens s'opposant sauvagement à la civilisation de bons et pacifiques colons et de braves et héroïques tuniques bleues !.

Sur la côte atlantique, les conflits issus du commerce suscitèrent des rivalités pour le contrôle des voies fluviales. Les Hurons et les Algonkins s’opposèrent à propos du Saint-Laurent, entraînant la migration vers l’ouest des peuples de la vallée de l’Ohio et du Michigan ; de nouveaux conflits surgirent avec ceux de la haute vallée du Mississippi (Minnesota, Manitoba), qui provoquèrent la migration des Crow, Cheyennes, Arapahos, Sioux, déplaçant à leur tour les Shoshones. Un autre foyer se développa dans le sud des États-Unis actuels, autour des missions espagnoles de Floride, entre Indiens convertis et sur la voie de la civilisation et ceux restés païens, sauvages. Les troubles s’aggravèrent au XVIIème siècle, avec l’afflux des tribus qui fuyaient la vallée de l’Ohio.

Dans les régions méridionales de l'Amérique du Nord – Texas, Californie… - et dans le prolongement de leurs possessions mexicaines, les espagnols avaient fondé leur colonisation sur le ranch (culture et élevage extensifs) et sur la mine et, pour ce faire, sur l'exploitation esclavagiste des indiens. Leur colonisation reposait à la fois sur la force militaire et sur la pacification des sauvages confiée à des missionnaires. Or, plus au Sud, en réaction contre la traite et l'exploitation esclavagistes mais, en même temps, pour assurer leur survie économiques, les Chichimèques du sud du Mexique engagèrent les guerres dites chichimèques contre la Vice-royauté espagnole, au cours desquelles on nota la première utilisation significative du cheval par les Indiens. Pour échapper à la mission et aux raids, pour survivre dans un pays pauvre et semi-désertique, les chevaux étaient indispensables mais pour se les procurer il fallait vendre aux Espagnols des esclaves pris à des groupes de plus en plus éloignés. Ainsi, de loin en loin, la situation se propagea dans d’autres régions pour atteindre le sud du Texas au début du XVIIème siècle.

Par ailleurs, en allant en s'intensifiant, la chasse des bisons – essentiellement pour leurs peaux – entraîna une diminution continue, voire une complète disparition du cheptel  : pour suivre le déplacement des maigres troupeaux restant ou pour accéder à de nouvelles réserves de chasse, des Indiens, jusque là semi-nomades, durent opter pour un nomadisme intégral tandis que d'autres quittèrent leurs terres pour en trouver de nouvelles : de ce fait, d'importants mouvements de population intervinrent sur des territoires de plus en plus réduits, qu'il fallait désormais partager, alors que les réserves naturelles – les bisons – allaient en se raréfiant : il en résulta une double concurrence commerciale et vitale – la nourriture, l'habillement… -, des frictions et des conflits tribaux de plus en plus nombreux et réguliers.

Les guerres tribales provoquèrent une évolution dans le sens d’une coupure entre les individus, du développement du rôle et de l’influence des Chefs de guerre – et non plus de Chefs traditionnels au sens de Sages, de Chamans, d'intercesseur-médiateur entre les Indiens et les forces cosmiques de l'Univers, de régulateurs… - et de l'introduction d'une verticalité se substituant à l'horizontalité qui, jusqu'alors avait été le fondement de l'unité et de l'harmonie des groupes : elles furent donc une réalité nouvelle opposant des individus, des clans, des tribus qui, il y a peu, se rencontraient et se considéraient comme parents.

Du fait de leur mode de vie traditionnel, les Indiens ne disposaient pas de tradition de coercition pour combattre l’impact du choc colonial. Par ailleurs, leur attitude spontanée qui était d’aller à la rencontre des Européens, d’échanger, de faire alliance et d’accueillir les missionnaires devint impossible. Il leur fallut s’opposer à la différence, ce qui les mit en contradiction avec eux-mêmes puisqu'en rupture avec l'unité de l'Univers qui, elle, ne reconnaissait pas de différences. Des clivages apparurent alors entre les tribus qui se distinguèrent, selon les Blancs, entre les tribus progressistes, favorables au contact avec les Blancs, et les tribus hostiles, irrémédiablement sauvages, indomptables et donc inaccessibles à la civilisation. Sous la pression des Blancs, ces clivages émergèrent ensuite à l'intérieur même des tribus hostiles ce qui confronta celle-ci avec l'émergence d'une autre nouvelle différence, d'une nouvelle rupture avec l'unité harmonique de l'Univers : la trahison.
La première renaissance indienne : l'Indianité retrouvée ou réinventée

Toutefois, les Indiens finirent par surmonter la crise générée par l'ingérence des Blancs et les premiers affrontements. De façon générale, les cultures indiennes se relevèrent et on assista alors à un véritable renouveau – une Renaissance - qui n’était pas retour au passé mais l'assimilation des influences coloniales et l'émergence d'une nouvelle Indianité fondée sur la réaffirmation des valeurs traditionnelles désormais inscrites dans un environnement nouveau, celui du fait colonial : ce double mouvement permit alors aux Indiens de se doter d'une organisation, nouvelle mais conforme à leur culture traditionnelle, la confédération qui eut pour conséquence immédiate de rendre possible la lutte contre les influences et les menaces directes émanant du monde colonial, c'est-à-dire la résistance.

Dans la région des Grands Lacs, en 1649-1655, les Iroquois furent les premiers Indiens à se réunirent en une Confédération et à constituer ainsi la première force politique et militaire indienne capable de traiter d’égal à égal avec les Blancs. Par la suite, dans le courant du XVIIIème siècle, la Confédération iroquoise accueillit de nombreux groupes d’Indiens déplacés et développa un large réseau d’alliance indienne : la Ligue indienne.

Très rapidement le mouvement s'étendit : la vallée de l’Ohio, vidée de ses habitants au XVIIème siècle, fut réoccupée au début du XVIIIème par différentes tribus venues ou revenues de l’Ouest après la paix avec les Iroquois, les Delaware et les Shawnee et la Confédération creek regroupa alors une quarantaine de villages-tribus de Georgie et d’Alabama. Les Creeks, d’ailleurs en contact avec les Iroquois, jouèrent au Sud un rôle analogue à celui des Iroquois dans le Nord : leurs Chefs, apparus à la faveur des chocs avec les Blancs, ne se constituèrent pas en un pouvoir central et unique mais continuaient de se réunir en Conseils, ouverts à l'ensemble des membres des tribus – y compris aux enfants -, tandis que la vie politique fit l'objet d'une intense ritualisation magico-religieuse dont l'objectif était de renouer des contacts rompus et de consolider l'unité (re)trouvée. Les confédérations, unions non unitaires, déterminèrent à l'évidence une efficacité politique incontestable.

Face aux Blancs, à leurs Armées et à leur Gouvernement, ces Confédérations s'imposèrent comme des Nations et exigèrent d'être reconnues et traitées comme telles. D'égal à égal.  Elles négocièrent et obtinrent des traités qui ne correspondaient aucunement au contrat juridique occidental et à ses droits et obligations synallagmatiques mais à la tradition indienne de la relation et de l’échange périodique : dans l'esprit des Indiens, le support papier du traité n'était qu'accessoire et, à la limite, n'avait aucune valeur car ne comptaient que la parole – au double sens de parole/discussion et de parole/engagement données, échangées – ainsi que l'échange rituel de dons et, finalement, le scellement, magico-religieux, de la cérémonie par la circulation du calumet.

En outre, en se confédérant et en (re)trouvant leur unité culturelle et leur identité commune –l'Indianité -,  les Indiens surent pleinement tirer profit de la rivalité politique, économique et militaire franco-anglaise, en jouant les uns contre les autres et, en même temps, en se présentant comme les médiateurs et les conciliateurs des deux parties opposées !.

Sur le plan économique, les effets destructeurs de la traite des fourrures et de la chasse intensive s’apaisèrent et on enregistra même l'amorce d'un retour à l'équilibre écologique millénaire. En outre, la demande indienne de produits manufacturés – alcool compris – fut maîtrisée et commença même à régresser, ce qui eut pour conséquence la quasi-fermeture des marchés indiens aux marchandises européennes. De même, les différentes formes de monnaie d'échange furent abandonnés et, au sein des Confédérations, les Indiens en revinrent au traditionnel troc réglé par le don. Ainsi, les Indiens intégrèrent le fait colonial mais ils maintinrent  leurs valeurs traditionnelles et leur style de vie propre, c'est-à-dire leur culture. Dans une certaine mesure, on peut considérer qu'ils en vinrent à admettre sinon l'éclatement de l'unité de l'Univers en deux mondes différents, voire contradictoires, susceptibles de s'opposer, du moins la bi-polarisation de l'Univers et, au regard des Blancs, tracèrent une frontière, celle de la culture, qu'ils se refusaient désormais à franchir et dont ils continuaient d'autoriser le franchissement aux Blancs dés lors que ceux-ci s'engageaient à respecter leur culture et à ne rien tenter contre elle pour la transformer et, a fortiori, la détruire. Les Indiens venaient aussi de découvrir la différence et réussirent à l'intégrer, à leur manière, dans leur cosmogonie.

De leur côté, la plupart des colons, fuyant les oppressions sociales, politiques ou religieuses, étaient venus d’Europe avec l’espoir d’une vie nouvelle dans un monde nouveau, alors que, en fait, ils ne firent que reproduire en Amérique ce qu’ils avaient connu et fui en Europe. Cette contradiction finit par éclater et aboutir à la révolution américaine, ultime et vaine tentative de réaliser leur rêve de liberté qu'ils auraient sans doute pu concrétiser en s'alliant aux Indiens contre les puissances métropolitaines – tout à fait oppressives et répressives à leur propre égard par ailleurs – au lieu de les considérer comme des ennemis et de les anéantir !

A peine installé, le Gouvernement fédéral du nouvel État indépendant se retourna contre les Indiens afin de les contraindre militairement à accepter de nouveaux traités, c'est-à-dire de nouvelles concessions territoriales car l'Indépendance à peine déclarée, une nouvelle politique coloniale fut mise en œuvre qui n'était plus de conquêtes de ressources mais de peuplement et qui avait donc sans cesse besoin de nouvelles terres pour satisfaire son nécessaire expansionnisme. Le Gouvernement fédéral des nouveaux États-Unis multiplia d'autant plus ces traités qu'il les violait alors même que l'encre des signatures n'avait pas encore séché !

Pour intensifier et accélérer cette politique expansionniste, le Gouvernement fédéral en vint à l'idée d'un partage définitif des terres entre les Indiens et les Blancs par le traçage d'une frontière définitive établie le long de la frontière ouest des États situés sur la rive droite du Mississippi, ce qui supposait la déportation, volontaire ou forcée, de tous les Indiens situés en deçà de cette frontière mais, d'une certaine manière, consacrait la reconnaissance partielle de souverainetés territoriales et politiques indiennes et, sinon d'États, du moins de nations indiennes...

Or, au moment où le projet allait se concrétiser, une majorité de tribus indiennes ayant fini par se rallier à cette idée, un événement imprévisible se produisit : le trait de plume d'un autre accord supprima la présence française en Amérique du Nord alors que la prospérité économique recouvrée des tribus, leur indépendance politique et leur force reposaient sur le jeu de balance que leur permettait la rivalité franco-anglaise !

Ne pouvant plus jouer de la rivalité franco-anglaise et n'ayant plus qu'un seul ennemi en face d'eux, tant aux États-Unis qu'au Canada, les Indiens se retrouvèrent considérablement affaiblis et ne purent plus s'opposer au lent grignotage de leurs terres par un afflux constant de nouveaux colons. Les escarmouches ne cessaient de se multiplier mais tournaient rarement à l'avantage des Indiens : l'expansion, ultime, massive et systématique, des Blancs était engagée et, au terme de la Guerre d'Indépendance, il était clair que de la guérilla, l'affrontement entre Indiens et Blancs allait passer au stade de conflit armé généralisé, de guerre d'invasion.

Pendant la Guerre d'Indépendance, les Iroquois avaient cessé momentanément de jouer un rôle significatif alors que les Oneida avaient pris le parti des indépendantistes et les autres nations celui de l'Angleterre.La Ligue Indienne constituée sur leur initiative sortit ruinée de la guerre. Comme une partie des tribus la composant alla s’installer au Canada, en territoire anglais, elle resta coupée en deux. De leur côté, les Indiens de l’Ohio s’organisèrent et, vers 1785, constituèrent une Confédération regroupant, entre autres, les Delaware, les Shawnees, les Miamis, les Potawatomis, les Ottawas…, qui, aussitôt, demanda au Gouvernement fédéral de reconnaître sa pleine légitime souveraineté nationale, la nullité des traités signés, sous la contrainte, depuis l'Indépendance, le traçage d'une frontière inaliénable entre les deux Nations le long de l'Ohio et, enfin, l'inaliénabilité indivise des terres indiennes  par quelque individu, clan ou tribu de la nation indienne ainsi confédérée.

Les choses traînèrent en longueur de part et d'autre jusqu'à la fin de la Guerre de Sécession, sachant que, pendant cette période, l'expansionnisme colonial Nord-Américain continua de se faire sur des terres réellement inoccupées ou partiellement inoccupées par les Indiens, ce qui eut pour double effet d'une part d'isoler les tribus et nations indiennes les unes des autres et, d'autre part, lentement mais sûrement, de les assigner à résidence sur des territoires enclavés – des réserves - de plus en plus réduits en nombre et en surface.

Dans le Sud, les tribus qui comptaient dans leurs rangs une importante population métisse se divisèrent entre les partisans d’une politique de conciliation et d’adaptation culturelle et les tenants d’une ferme opposition. Ces divisions, auxquelles s’ajoutaient les intrigues espagnoles et américaines, firent échouer les projets d’alliance avec les Indiens du Nord. Elles signèrent alors une série de traités qui furent autant de défaites et d’abandons territoriaux. Par ailleurs, la reconnaissance, par l'Angleterre et l'Espagne, de la souveraineté américaine sur tous les territoires du Sud des États-Unis se fit aux dépens des Indiens puisque, pour une large part, ces territoires étaient des terres que l'Angleterre et l'Espagne, par des traités conclu auparavant avec les tribus concernées, avaient reconnues comme indiennes ! Le Texas entra dans l’Union, les États-Unis conquirent le Nouveau-Mexique, l’Utah, le Nevada, l’Arizona, la Californie, territoire que le Mexique ne possédait que partiellement, réglèrent diplomatiquement la question de leur frontière nord avec l’Angleterre et acquirent la Louisiane, c'est-à-dire tout le bassin occidental du Mississippi. Désormais, dans le Sud, ils avaient la main libre sur des États fédérés – et non plus de simples territoires – dans lesquels il n'y avait plus de place pour les Indiens !

Par ailleurs, le Gouvernement fédérale engagea une guerre économique contre les tribus indiennes, la vente à crédit et les avances sur récolte alors qu'elles étaient déjà obérées de dettes envers les compagnies commerciales de toute obédience, sachant que, bien entendu, arrivé à son échéance, cet endettement usurier entraînait des expropriations foncières prononcées par les Tribunaux ! En outre, il s'immisça de plus en plus dans les affaires intérieures des tribus pour des motifs de police et de justice et encouragea le développement de misions protestantes dans une perspective d'assimilation. L'ensemble de ces mesures, constituant la nouvelle politique indienne du Gouvernement fédéral, fut alors connu sous le nom de Programmes pour les Indiens.

Toujours dans le Sud, quelques Chefs surgirent ici et là parvinrent à retarder un temps le cours des choses. Mais, à chaque fois, leur élimination physique laissait les tribus et, de plus en plus, de simples clans, dans le désarroi le plus total et dans l'incapacité de poursuivre la résistance. Les cessions volontaires et les expropriations de terres allaient en s'intensifiant. Conscientes du danger, certaines tribus essayèrent de réagir en faisant  un effort spectaculaire d’adaptation qui leur vaudra de la part des Blancs, le nom de tribus civilisées. Ainsi, les Cherokee conclurent une alliance unitaire entre la majorité traditionnelle indienne et leur minorité métisse de culture largement américaine. La nouvelle cohésion des Cherokee se manifesta alors par une longue résistance à la déportation, par des voies de droit et non plus par la lutte armée. Cette résistance juridique fut tout aussi vaine que la résistance armée et, dans les années 1830, les Cherokees et nations du Sud, sous la pression des armes, durent  prendre le chemin de l’Oklahoma, seuls, les Séminoles continuant de résister farouchement – et militairement – en Floride.

Dés les années 1810, les premiers convois d’émigrants traversèrent le continent vers l’Oregon, puis à partir de 1849 ce fur la ruée vers l'or en direction des Montagnes Rocheuses et, surtout, de la Californie. Au passage, les colons créèrent et peuplèrent de nouveaux Territoires qui devinrent rapidement des États à part entière : Nevada, Colorado, Idaho, Washington, Arizona, Nouveau-Mexique alors que, en même temps, le front agricole continuait de progresser le long des affluents occidentaux du Mississippi et que les "empires du bétail" se développaient au Texas.

Le traitement des Indiens fut très différent selon les régions. En Californie, la ruée vers l’or aboutit à un véritable génocide et, au bout de quelques années, il n'y resta pratiquement plus aucun Indien ; dans le Sud-Ouest, la pression coloniale fut peu forte en raison de la nature aride du milieu mais eut à affronter l'opposition de tribus incontrôlées constituant le groupe linguistique apache.

Mais c’est dans les Plaines que se situèrent les véritables derniers affrontements d'envergure dont les occupants originels, les Shoshones et les Apaches, avaient été progressivement chassés par les migrations. À l’est des Plaines il était resté des populations sédentaires d’économie mixte – agriculture/élevage et chasse/pêche/cueillette – dont la vitalité et la richesse avaient permis le maintien et même le développement de puissantes tribus. Or, la déportation des Indiens de l’Est, leur concurrence avec les populations autochtones des Plaines et le passage des pionniers contribuèrent à la diminution rapide du bison sur lequel était fondée l'économie des tribus des Plaines qui, en outre, tout au long du XIXème siècle furent décimées par une série d'épidémies. L’histoire, inlassablement, se répétait. Malgré la constitution de deux grands systèmes d’alliance de type confédéral réunissant au nord les Sioux, les Cheyennes du Nord et les Arapahos et au sud les Comanches, les Kiowas, les Kiowas-Apaches, les Cheyennes et les Arapahos du Sud et en dépit de quelques grandes victoires militaires, dont la plus connue est sans nulle doute, celle de Little Big Horn, les Indiens furent vaincus et placés dans des réserves et les nations du Sud déportées en Oklahoma.

Dés la fin du XVIIIème siècle, mais de façon plus organisée et systématique à partir de la seconde moitié du XIXème, les Blancs, colons, militaires et para-militaires mirent en œuvre un véritable génocide des Indiens : massacres de tribus entières, viols systématique des femmes, enlèvement des enfants pour les confier à des orphelinats tenus par des missionnaires rémunérés par le Gouvernement fédéral, destruction méthodique des villages et des ressources naturelles (bisons en particulier), confiscation des chevaux, alcoolisation des adultes et même des enfants, dissémination volontaire des épidémies… Et le génocide faillit être parfait : l'anéantissement définitif des Indiens, puisqu'en 1930, en Amérique du Nord, il n'y avait plus que… 500 000 Indiens soit, par rapport à la population existante avant l'arrivée du premier Blanc une chute vertigineuse de… plus de 96% !

En ce qui concerne le Canada, après la défaite française, la colonisation se développa : des réserves furent créées, mais les interventions sur le mode de vie, le déclin du commerce des fourrures, et l’accaparement les réduisirent à un état de prolétariat rural. Dans la vallée du Saint-Laurent, les Français s’installèrent dans une région déjà vidée de ses habitants. Pour des raisons diverses, des groupes d’Indiens, Abenakis, Iroquois, Hurons, vinrent s’installer parmi eux. Plus à l’ouest, le long des rives nord et est des lacs Huron, Érié et Ontario, la pression sur les terres ne commença qu’après la révolution américaine. De 1781 à 1862, une série de traités furent signés par le gouvernement anglais, puis par la province du Canada, pour l’établissement de réserves allant soit aux groupes autochtones, soit à des Indiens réfugiés venus des États-Unis, tels les Iroquois, les Potawaromis, les Delaware. Dans certaines régions où la pression coloniale fut moins grande, les Indiens conservèrent l’accès à leurs territoires de chasse. À l’ouest des Grands Lacs, dans la région des Plaines canadiennes, la situation était la même. La traite ayant bouleversé la répartition des populations, la règle était la dispersion en petits groupes, ou bandes, réunis derrière des Chefs tacitement admis. Enfin, des Sioux se réfugièrent au Canada en 1862 puis en 1876-1877 à la suite de conflits avec les États-Unis. De 1871 à 1877, sept traités furent conclus concernant le sud-ouest de l’Ontario, le sud du Manitoba, l’Alberta et la Saskatchewan. Parallèlement s’organisait la mise en tutelle politique. Dans l’Est, l'enfermement des Indiens dans des réserves, à la fin du XVIIIème et au cours de la première moitié du XIXème siècle, s’accompagna aussitôt d’une pression ethnocidaire, cependant moins forte et moins soutenue qu’aux États-Unis en raison de la moindre pression démographique et de la colonisation plus récente et sans conflits majeurs avec les Indiens.

À la fin du XIXème siècle, l’Amérique du Nord, à l’exception des régions septentrionales, était désormais blanche : le génocide n'était plus vraiment utile, la dictature culturelle – l'ethnocide – pouvait être installée afin de briser les derniers foyers de résistance et d'éradiquer définitivement l'Indianité, autrement dit de supprimer la culture indienne. C'est ainsi que le Bureau des affaires indiennes, créé quelques années plus tôt au sein du ministère de la Guerre, passa au ministère de l’Intérieur, que fut officialisée la politique des réserves indiennes et qu'en 1871, la loi budgétaire indienne abolît le statut souverain des nations indigènes et ouvra légalement la période moderne, dite de politique d'assimilation, qui, par une série de mesures législatives, avait pour objectif de placer entièrement et totalement les nations indiennes reconnues sous l'assistance/dépendance – en fait, la tutelle – du Gouvernement fédéral et d'abandonner à leur sort – à la mort physique - les Indiens non reconnus.

Le même statut fut établi au Canada par la loi sur les Indiens : le ministère de tutelle gérait les fonds et les terres des tribus, l’Indien étant considéré comme un mineur devant être protégé – d'abord contre lui-même et ses penchants naturels à la sauvagerie ! – et pris en charge, l’objectif déclaré étant la disparition des réserves et des collectivités indiennes par l’assimilation individuelle à la population canadienne, la transformation de l'Indien en citoyen canadien.

Les Indiens d’Amérique du Nord ont subi dans leur chair, tués presque jusqu’au dernier, l'ingérence de la civilisation occidentale et de son mode de production capitaliste qui n'a d'autre logique que de produire, quel que soit le prix – humain, écologique, culturel… - à payer – et, pour ce faire, à étendre sans cesse son espace de domination. Un de leurs bourreaux, le général Sherman, le déclarait ingénument dans une lettre adressée à un fameux tueur d’Indiens, Buffalo Bill : "Autant que je peux l’estimer, il y avait, en 1862, environ 9 millions et demi de bisons dans les plaines entre le Missouri et les montagnes Rocheuses. Tous ont disparu, tués pour leur viande, leur peau et leurs os [...]. À cette même date, il y avait environ 165 000 Pawnees, Sioux, Cheyennes, Kiowas et Apaches, dont l’alimentation annuelle dépendait de ces bisons. Eux aussi sont partis, et ils ont été remplacés par le double ou le triple d’hommes et de femmes de race blanche qui ont fait de cette terre un jardin et qui peuvent être recensés, taxés et gouvernés selon les lois de la nature et de la civilisation. Ce changement a été salutaire et s’accomplira jusqu’à la fin".

L'ethnocide :

Aux U.S.A., le premier volet de la politique d’assimilation fut la loi de lotissement des Indiens ou loi Dawes de 1887 : elle prévoyait la dissolution des réserves en tant que propriété collective indivise, chaque famille devant recevoir 180 acres (64 hectares) inaliénables pendant vingt-cinq ans. Elle visait particulièrement les tribus qui s’étaient signalées dans la résistance à la conquête, celles des Plaines. Dans le Sud-Ouest, l’absurdité de distribuer des… morceaux de désert rendit la loi inapplicable ! La loi eut des résultats catastrophiques : les terres indiennes diminuèrent des deux tiers de 1887 à 1931 tandis que les bases même de l’identité tribale, l’identification collective au territoire étaient démantelées. En outre, le gouvernement fédéral confisqua de nombreuses terres ainsi distribuées pour la construction de barrages ou de voies de chemins de fer tandis que de nombreux colons, en toute illégalité,  accaparèrent les ressources en eau ou usurpèrent les droits de pêche et de chasse.

L’autre grand volet de la politique d’assimilation fut l’éducation. Les enfants indiens furent enlevés par la force et rassemblés en dehors de toute affiliation familiale, clanique et tribale dans des pensionnats afin de les couper de leur milieu d’origine. Le contenu positif de l’enseignement, visant à donner les rudiments d'une formation professionnelle de petits artisans aux garçons et de ménagères aux filles, était secondaire car le but essentiel était de faire disparaître en eux toute trace de leur Indianité originelle. Les Indiens, nullement opposés à l'éducation de leurs enfants, contrairement à ce qui était affirmé, tentèrent de résister à cette politique en demandant à ce qu'elle soit mise en œuvre dans le cadre tribal et au sein même des réserves. En vain. Le Gouvernement fédéral disposait d'une autre arme : celle du chantage au maintien ou à la coupure de l'assistance alors que les Indiens ne pouvaient économiquement plus vivre sans elle !

Cette politique d'assimilation par l'éducation fut sans conteste un succès : en 1910, dans la majorité des tribus,  75% de la population de plus de vingt ans étaient analphabètes et incultes du point de vue de la culture occidentale alors que cette proportion n'était que de 5% pour les moins de 20 ans. La volonté de couper les jeunes Indiens de leur passé national était évidente. La brutalité des méthodes, la violation systématique des consciences aboutirent en fait à une non-éducation ; on leur apprit systématiquement à mépriser un passé synonyme d’humiliation et de souffrance et on leur donna un présent de terreur et d’intimidation.

La lutte contre l’Indianité fut également menée dans les réserves. Les Indiens avaient un quasi-statut de prisonniers de guerre qui leur interdisait toute liberté (Il ne pouvait par exemple sortir des réserves que munis d'un permis). S’ajoutant à la paupérisation ces pratiques créèrent une situation hygiénique et sanitaire catastrophique et la seule issue était de quitter la réserve : la proportion d'Indiens vivant en milieu urbain et donc en dehors des réserves passa ainsi de 4% en 1910 à 12% en 1930. De 1890 à 1910, la proportion des Indiens officiellement citoyens américains passa de 24% à 75% et l’acte de 1924 qui naturalisa tous les Indiens fut, à l'évidence, l’aboutissement de cette politique ethnocidaire d'assimilation.

En fait, cette politique créa une véritable problématique indienne : en même temps que, avec le temps et la résistance renaissante des Indiens,  la politique d'assimilation finit par échouer, les mesures d'oppression et de répression, d'isolement, de déstructuration des unités collectives traditionnelles, de déstabilisation de l'économie des réserves… ont paralysé leurs capacités endogènes d’adaptation au monde contemporain. Alors que le mythe attribue les problèmes des communautés indiennes d’aujourd’hui à l'essence même de l'Indianité qui est celle de la Primitivité, c'est-à-dire de l'incapacité, voire de l'inaptitude naturelle des peuples préhistoriques à surmonter le traumatisme de leur rencontre avec la civilisation pour passer, par un saut aussi bien qualitatif que quantitatif, au monde moderne, tout atteste que l’adaptation indienne fut sabotée là où elle pouvait s’ébaucher et paralysée ailleurs.

Le paupérisme indien fut une création politique des administrations américaines et canadiennes, un élément du contrôle des populations indigènes, une expression du refus de laisser se développer des modèles socio-économiques différents ressentis comme subversifs. Beaucoup plus que la défaite militaire, c’est cette période ethnocidaire qui traumatisa les Indiens. Et ce ne fut pas des individus préhistoriques qui furent brutalement confrontés aux réalités du monde moderne mais bien des nations historiques qui, depuis quatre siècles, subissaient les destructurations aveuglément provoquées par le colonialisme occidental. Des nations qui furent défaites militairement, brisées économiquement, massacrées dans la chair de leurs membres et assassinées dans leur identité culturelle par des colons, des militaires, des marchands, des missionnaires… issus de pays où penseurs et peuples continuaient de courir après une utopie qu'ils venaient pourtant d'anéantir dans sa forme indienne !

Au Canada, le XIXème siècle, jusqu'au transfert de compétence intervenue entre la Couronne et la Province canadienne en 1860, fut pour les Indiens une période de paupérisation et de perte d’accès aux ressources traditionnelles alors que l’objectif affiché de la Couronne était d’amener les Indiens à l’émancipation comme accès à la citoyenneté britannique et perte corrélative du statut indien et que cette émancipation ne pouvait se faire qu'en des termes socioéconomiques ! En 1867, la Confédération canadienne, étendue à la Colombie en 1871, fut instituée et, dés 1872, le Gouvernement canadien abandonna la politique d'émancipation au profit de celle de l'intégration dont le fondement ethnocidaire ne tarda pas à se révéler. En 1876, la législation fut unifiée sur des bases antérieures avec l’adoption de la loi sur les Indiens, qui, modifiée en 1951, continue de régir le statut des Indiens inscrits (ou reconnus). Depuis cette période, l’administration des Affaires indiennes relève, au gré des Gouvernements, soit d’un ministère ad-hoc, soit d'un ministère à compétence plus large.

Alors que jusque là l'immixtion était le fait des Compagnies ou d'individus – trappeurs essentiellement -, à  partir de 1872 le gouvernement canadien se mit à intervenir directement dans les affaires internes des Indiennes : organisation imposée des communautés indiennes, institution de conseils permanents et de chefs dépendant entièrement de son arbitraire, éducation, de médiocre qualité et essentiellement religieuse, imposée aux enfants qui, pour les besoins, étaient enlevés à leurs parents…

Alors que dans les Provinces Maritimes, la colonisation n'était devenue officiellement de peuplement qu'en 1812, le peuplement de la Colombie britannique est engagé dès 1840 où, après avoir pratiqué, dans un premier temps, une politique d’achats de terres et de négociations, les autorités adoptèrent comme principe que les Indiens n’avaient aucun droit sur les terres et que celles-ci étaient donc vierges et appropriables par les nouveaux colons ! Dans le Nord, entre 1899 et 1921, quatre traités réglèrent la situation par l'établissement de réserves : Ontario, Saskatchewan, Alberta et Territoires du Nord-Ouest. Pendant toute la première moitié du XXe siècle, le problème territorial resta cependant sans solution.
La seconde renaissance indienne : l'Indianité adaptée

Aux U.S.A., la situation se débloqua partiellement dans les années vingt du fait que les répercussions morales de la Première Guerre mondiale remirent en cause la croyance aveugle dans le progrès linéaire de la civilisation : on passa de la volonté de civiliser au désir d’aider, de faire justice. Avec l’arrivée au pouvoir de l’administration Roosevelt et la nomination à la tête du Bureau des Affaires Indiennes (B.I.A.) de John Collier une nouvelle politique se mit en place. John Collier était sincèrement décidé à œuvrer pour le bien des Indiens, mais, comme la plupart des Blancs libéraux, son désir ardent lui fit oublier que les Indiens pouvaient s’aider eux-mêmes ! De plus, son action se trouva rapidement paralysée par l’opposition qu’il rencontra au Congrès. Cette action tenait essentiellement dans la loi de réorganisation indienne (I.R.A.) qu’il fit adopter en 1934 aux termes de plusieurs amendements ayant totalement dénaturé le projet initial. Il mit fin à la loi Dawes et rétablit le statut fédéral sur les lots individuels tandis que des dispositions furent également prises pour racheter des terres et qu'un système de prêt fut mis en place pour aider au développement des réserves. Le second point de l’I.R.A. visait à rendre un certain degré d’autonomie et de gouvernement aux tribus dés lors que celles-ci adoptaient des constitutions permettant d’établir un gouvernement représentatif sous la forme de conseils tribaux.

En fait, l’I.R.A. ne rendit que fort peu d’autorité aux Indiens puisque ces constitutions mais aussi toutes les décisions des conseils tribaux devaient être validées par le B.I.A. pour être exécutables. Par ailleurs, l’I.R.A. rencontra l’opposition de la plupart des Indiens traditionalistes qui se manifesta par une opposition typiquement indienne : la non-participation aux élections.

Malgré son progressisme et son libéralisme d'apparence, l’I.R.A. continuait d’être une politique d’assimilation culturelle en imposant une forme de gouvernement copiée sur celle des Blancs. Non seulement le système représentatif était étranger aux Indiens mais, dans des sociétés encore largement régies par les règles claniques et tribales de parenté, il ne pouvait que mal fonctionner et aboutir au népotisme. Dans de nombreuses réserves deux formes de gouvernement se mirent à co-exister en s'ignorant mutuellement mais, aussi, souvent, en s'opposant : les structures traditionnelles, ignorées par le B.I.A. mais seules légitimes aux yeux des Indiens, et les conseils tribaux, souvent élus par une poignée d’électeurs, mais seuls légalement reconnus.

La conséquence directe de cette initiative gouvernementale est que, depuis lors, aux yeux des administrateurs la réalité collective des nations indiennes s’est effacée derrière la réalité/virtualité politique des conseils tribaux, parfaitement manipulables par ailleurs, et que ces conseils sont devenus un nouveau moyen de pression sur les communautés indiennes et, en même temps, de propagande contre les opposants, nationaux et étrangers, à la politique ethnocidaire d'assimilation des Indiens. En fait, les conseils tribaux, en instituant la règle majoritaire, ne foirent que continuer, sur le plan politique et juridique, le projet de désintégration des tribus engagé au plan territorial par la loi Dawes.

La fin de la Seconde Guerre mondiale inaugura un nouveau durcissement en parallèle avec l’évolution générale de la politique américaine du fait du contexte international de la guerre froide et de ses conséquences nationales paranoïaques, le maccarthysme, qui donna lieu à des dénonciations du caractère non américain et socialiste des tribus. Officiellement, il s'agissait alors d'émanciper les Indiens de la tutelle du B.I.A et deux mesures furent prises en ce sens en 1953. Une première loi retira les réserves indiennes de la compétence fédérale pour la transférer aux États alors même que les législatures locales représentaient les groupes d’intérêts locaux nettement hostiles aux tribus et que la conséquence immédiate en fut de supprimer les maigres restes de souveraineté des tribus indiennes. La seconde fut la loi de Termination  (loi de terminaison) qui mit fin au statut particulier des nations indiennes en supprimant leurs liens particuliers avec le gouvernement fédéral, les réserves et l’organisation tribale. Peu après la fin de la guerre, pour liquider le passé, fut créée la Commission des griefs indiens chargée de déterminer et réparer les torts et préjudices causés aux Indiens.

En même temps, au niveau scolaire, la politique d’assimilation des enfants indiens dans les écoles publiques se poursuivit tandis que, dans les années 1950, se développa une politique tendant à susciter l’émigration indienne vers les zones urbanisées et hors des réserves car, si en 1900, il fallait les transformer en petits paysans afin qu'ils s'assimilent à la société, à partir de 1950, compte tenu des besoins en main d'œuvre de l'industrie il importait d'en faire des prolétaires urbains alors que, en raison du racisme et de la discrimination dont ils étaient victimes, ils étaient invariablement relégués dans des ghettos indiens et soumis à d'autres formes de violence, tant endogène qu'exogène.

Avec l’administration Kennedy, la politique de terminaison fut mise en sourdine sans être officiellement annulée et Nixon introduisit la théorie officielle de l’autodétermination indiennes consistant seulement à indianiser le personnel du B.I.A. et à affirmer que, strictement socio-économique,  le problème indien pouvait être réglé par de simples mesures de même nature dans le cadre d'un programme d'aide au développement – sorte de Plan Marshall à l'usage des réserves indiennes – et, notamment, par des subventions fédérales d'aide à la création ou à l'implantation d'entreprise. En définitive, malgré l'ambition de forme affichée, ce plan n'eut pas d'effets majeurs : le nombre des entreprises commerciales ou industrielles basées en territoire indien passa de 8 en 1960 à 245 en 1971, mais moins de la moitié des 16 700 emplois ainsi créés bénéficièrent aux Indiens alors que, à cette période, le taux de chômage était de 37% dans les réserves (et, hors mouvement saisonnier, de 55%) contre 5% pour l’ensemble des États-Unis et qu'au Canada, en 1970, ces chiffres étaient respectivement de  50% et de 6% ! Ainsi, au cours de cette période, à l'exception de certains Eskimos, les plus septentrionaux du Canada, pouvant continuer de vivre sur leurs ressources traditionnelles, l'écrasante majorité des Indiens ne (sur)vivait que de l'assistance sociale publique et les réserves – terres et ressources naturelles - continuaient d'être dans l'incapacité d'atteindre l'autosuffisance économique, particulièrement alimentaire, même au niveau élémentaire de la simple survie !

En Amérique du Nord, alors même que, dans leur écrasante majorité, ils vivaient très en dessous du seuil de pauvreté absolue, de 1930 à 1994, la population indienne est passée de 500 000  à près de 2 500 000. Cette croissance est due à divers facteurs : amélioration récente des conditions d'hygiène et de santé, amorce d'un véritable développement économique des réserves, progression (légère) du niveau de vie… et, surtout,  réaction vitale de minorités menacées.

Le taux d’emploi varie considérablement selon les groupes, certains individus ayant pu s’intégrer à des activités proches de leurs activités traditionnelles, d’autres se spécialiser dans certains types de travaux (bâtiment notamment) mais, de nos jours encore, le taux de chômage des Indiens continue d'être nettement supérieur aux moyennes nationales et à celui de toutes les autres minorités ethniques... En réalité, sur tous les plans (logement, emploi, santé, éducation, ressources, revenus…), les Indiens, globalement, se retrouvent au plus bas niveau. Le taux d’échec scolaire reste très élevé. Les problèmes de santé, quoique sensiblement atténués, sont toujours prégnants. Le taux de mortalité infantile, bien que tombé de 62,5% en 1930 à 23% en 1955, reste largement supérieur à la moyenne nord-américaine. Le nombre des Indiens dans les prisons est élevé. Le taux de suicide est le double des moyennes nationales…

La situation des Indiens reste donc culturellement, économiquement et juridiquement très diverse. Dans ce contexte, ils sont juridiquement citoyens canadiens et américains et leur citoyenneté leur donne un droit de vote, mais le vote indien signifie peu de chose dans la mesure où, nationalement et localement, il ne pèse pas grand chose aux plans tant électoral que politique, économique, social et culturel. Ils ont certes une existence officielle, essentiellement légale, mais cette réalité n'est en fait qu'une virtualité en ce sens qu'ils ne constituent plus une véritable force sur les scènes nationales et que, plus fondamentalement, l'Indianité n'existe plus au regard des nationalités américaine et canadienne.

Pourtant, malgré l'extrême difficulté des circonstances et l'isolement total des Indiens au plan national et international, un véritable réveil indien – une seconde renaissance – est intervenu dès le début du XXème siècle, cette fois-ci au Canada où, sensibilisés à la question territoriale et tirant profit de la rivalité opposant les missions aux autorités, les Indiens purent maîtriser leur adaptation au monde blanc. Ainsi, une nouvelle organisation provinciale se forma en Colombie britannique, dans les années trente et, vingt ans plus tard, de nombreuses associations avaient vu le jour sur tout le territoire national.

Le All Pueblo Council en 1922 obtint avec le Pueblo Land Act de 1924, la première victoire significative des Indiens au XXème siècle tandis que la Loi américaine de Réorganisation Indienne (I.R.A.) favorisa un renouveau du pan-indianisme avec la fondation du National Congress of American Indians. Avec la Seconde Guerre mondiale, l’évolution essentielle fut celle des traditionalistes qui réussirent à rendre les Indiens fiers de leur Indianité et à leur faire prendre conscience de ce qu'ils avaient quelque chose à dire aux Blancs. En même temps, l'accès d'un nombre croissant d'Indiens à l’Université et l’émigration urbaine aboutirent à la formation du National Indian Youth Council en 1961 et de l’American Indian Movement (A.I.M.) en 1968.

  National Indian Youth Council

Les années 1960 et le début des années 1970 furent une période d’agitation et de manifestations actives, comme les affrontements de Wounded Knee en 1973. Par là (A.I.M.).

  (A.I.M.) American Indian Movement

Les Indiens ne manifestaient pas seulement leur opposition aux Blancs et  leur volonté de poursuivre, avec plus ou moins de violence, la résistance : ils exprimaient sous des formes encore plus violentes leurs propres contradictions, ce qui constitua sans aucun doute l'élément moteur le plus important du renouveau car, enfin exposées au grand jour, ces contradictions pouvaient être débattues et déboucher sur une véritable réconciliation nationale indienne.

Cette évolution intervint progressivement jusqu'à ce que, les organisations puissent se retirer du devant de la scène au profit des tribus qui organisèrent aussitôt la lutte autour de deux revendications essentielles : les terres indiennes, c'est-à-dire leur inviolabilité et leur inaliénabilité et, par conséquent, la souveraineté indienne, et le statut, autrement dit la reconnaissance du fait indien qui surajoute à la nationalité juridique canadienne une nationalité culturelle spécifique : l'Indianité dont la légitimité est historique et culturelle et se situe en dehors du champ de la légalité.  Par là-même, les Indiens opérèrent un saut qualitatif, une véritable révolution politique et culturelle : ils ne revendiquaient plus, ils affirmaient.

Posant la différence – qu'ils avaient, sous la contrainte, appris à découvrir et à assimiler -comme un droit universel et inaliénable, ils affirmaient leur souveraineté au motif d'une identité spécifique, unique, l'Indianité, irréductible à quelque modèle de civilisation que ce soit : capitalisme, communisme ou tiers-mondisme. Ils affirmaient également qu'il ne pouvait y avoir de hiérarchisation de modèles de culture, qu'aucun modèle ne pouvait s'imposer à quelque peuple que ce soit, que le projet indien était un projet pour et par les Indiens, libre aux autres de s'y retrouver ou non, que l'on pouvait discuter des avantages et inconvénients respectifs des cultures mais qu'aucune culture n'était négociable…

Ainsi, à partir d'un contexte local spécifique – la Colombie britannique -, le mouvement indien put progressivement se développer du fait de la conjoncture de facteurs endogènes (Amérique du Nord) et exogènes (le monde) que j'examinerai, plus ou moins en vrac, par rapport aux Indiens et aux Blancs :

Par rapport aux Indiens : Comme on l'a vu, des circonstances particulières ont permis les retrouvailles des Indiens des U.S.A. et ceux du Canada ; il en a résulté la prise de conscience d'une nationalité indienne – l'Indianité – dépassant les cadres nationaux des États blancs, de dimension continentale (Amérique du Nord). Par la suite, découvrant qu'en Amérique Centrale et en Amérique du Sud il y avait aussi des Indiens, que ceux-ci continuaient de subir génocide et ethnocide mais que, en même temps, ils poursuivaient la résistance, souvent d'ailleurs sous la forme de la lutte armée – guérilla – et que, par conséquent, le fait indien et l'Indianité étaient de dimension transcontinental. D'où, rapidement, des échanges inter-continentaux et des solidarités actives apportées à certaines guérillas.

En même temps, les Indiens ont découvert qu'il y avait d'autres minorités qui, en Amérique, subissaient le poids de l'oppression et de la répression blanches comme, notamment, les Noirs et que certaines d'entre elles avaient dû engager la lutte pour faire reconnaître, d'abord leurs droits de citoyens américains et, ensuite, leur spécificité, voire leur identité culturelle.

A l'extérieur, les Indiens découvrirent que de petits peuples (Vietnamiens…) étaient en mesure de tenir tête à la première puissance mondiale quand d'autres (Cubains) avaient même su résister au point d'imposer leur souveraineté et leur indépendance nationales.

Les conclusions qu'ils en tirèrent furent multiples :

•    ils n'avaient pas été les seuls à avoir été victimes du génocide et de l'ethnocide des Blancs d'Amérique du Nord puisque d'autres peuples continuaient d'en être les victimes

•    l'expansionnisme blanc, dans sa double dimension génocidaire et ethnocidaire, était universel tant dans le temps que dans l'espace

•     la puissance blanche n'était pas invincible

•     il existait, au niveau mondial, un vaste mouvement de contestation de la domination Nord-Américaine et, plus généralement, Blanche et que ce mouvement se structurait en pensée et en organisation, en défense et en offensive : le Tiers-Mondisme et, au regard du bipolarisme blanc, le non-alignement

Par ailleurs, de nombreux Indiens ayant réussi à mener à bien des études supérieures se rendirent compte que la plus grave menace qui pesait sur les Indiens, du moins en Amérique du Nord, n'était pas leur disparition physique mais celle de leur identité, de l'Indianité, autrement dit que le fait indien pouvait disparaître du seul fait que les Indiens cessaient d'être des Indiens pour devenir Américains, Canadiens, Brésiliens… Il ne s'agissait donc plus de lutter contre un génocide mais contre un ethnocide et il fallait faire vite avant qu'il ne soit trop tard.

Il en résulta de nombreuses recherches historiques, archéologiques, ethnologiques, anthropologiques, musicologiques… non pas pour revenir au passé mais pour se réapproprier pleinement leur passé, dont ils avaient été dépossédés, et, ainsi, achever de reconstruire leur identité culturelle pour s'assurer de sa survie et de sa transmission. A cette occasion, ils se rendirent compte que le fait indien était absent de l'Histoire (officielle) nord-américaine ou seulement présent en pointillés et de façon totalement mensongères, qu'il y avait donc une Histoire indienne a écrire, une Histoire qui, à proprement parler, était celle du continent américain.

Les Anciens furent mis à l'honneur et écoutés. Les traditions furent réapprises, réappropriées, valorisées et enseignées. Les échanges inter-tribaux retrouvèrent place dans le rythme de vie des groupes et furent à nouveau placé sous le signe du don. La fierté d'être indien fut retrouvée.

En même temps, d'autres Indiens commençaient à se saisir du savoir et des connaissances acquis dans les Universités et Écoles Blanches pour, en les adaptant afin de les rendre compatibles avec la pensée indienne, multiplier les combats contre l'oppression et la répression ethnocidaires du point de vue des Blancs : le Droit avec la multiplication de procès intentés, individuellement ou tribalement, contre les Autorités fédérales et locales mais également les entreprises, les médias, les représentations mensongères du fait indiens (films comme les westerns, romans, livres d'histoire…), des individus (pour fait de discrimination, de racisme, de révisionnisme, de calomnie…) ; l'Économie avec la création d'entreprises industrielles, commerciales, de service… au sein même des réserves, une mise en exploitation en propre des réserves et de leurs ressources (terres, ressources, tourisme…), le développement de réseaux de distribution, au national comme à l'international, également en propre (en particulier, pour les objets d'art et d'artisanat), la protection juridique de la propriété intellectuelle indienne (image, représentation symbolique, noms, sites…), la création de réseaux solidaires de banque, d'assurance, d'organismes de crédit… ; le Social avec la constitution de structures et de réseaux d'aide et de solidarité ; l'Éducation avec le développement d'un système éducatif complet tenant compte à la fois de l'apprentissage traditionnel et des sciences et techniques occidentales ; la Culture avec la création de maisons d'édition et de distribution (livres, disques…), de musées, de galeries d'exposition… Bref, à opérer une contre-offensive multifrontale sur les champs mêmes de la Société (blanche) nord-américaine et avec ses méthodes, ses outils…

Les Indiens amplifiaient donc le mouvement d'affirmation engagé quelque temps auparavant et se rendirent compte qu'en disant ce qu'ils avaient à dire ils étaient… écoutés. Du moins par certains. Et pas seulement du continent américain.

Par rapport aux Blancs :

Un certain nombre d'évènements, plus ou moins tragiques, plus ou moins localisés, amenèrent les Blancs d'Amérique du Nord à découvrir que l'Amérique n'était pas (seulement) blanche,  que le fait minoritaire n'était pas celui d'une minorité – principalement les Noirs – mais d'un nombre important et sans cesse croissant de minorités et que, contrairement à ce qu'avait promis le Rêve américain le melting pot n'emportait pas la mort à ses origines culturelles et la naissance à une nouvelle identité – la citoyenne américaine – et qu'il n'était d'ailleurs pas nécessaire de renier ses origines pour se sentir (aussi) citoyen américain ou canadien. Autrement dit, le melting pot n'était pas nécessairement la matrice d'un Homme nouveau et unique, celui du modèle défini par l'American Way of life.

Se considérant comme la première puissance mondiale au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Américains avaient toutefois dû admettre qu'il leur fallait partager le monde avec une autre puissance, celle du bloc soviétique, ce qui constitua déjà un véritable traumatisme. Mais ce traumatisme ne fut rien à comparer avec celui de la Révolution cubaine qui, tel un raz-de-marée, traversa toute l'Amérique du Nord : une poignée de guérilleros avaient oser défier, quasiment chez elle, la première puissance mondiale et, pire encore, continuaient à lui tenir tête et se permettaient même d'aller l'affronter dans certains pays placés sous son protectorat.

Cette onde de choc n'avait pas encore fini de remuer les consciences et les certitudes qu'éclatait la tragédie Vietnamienne, tragédie aussi bien pour les Vietnamiens que pour les Américains eux-mêmes qui, une nouvelle fois, se voyaient incapables de battre un petit peuple et, horreur absolue, allaient finir (honteusement, pitoyablement) par être battus, humiliés par ce même petit peuple.

Le drame Vietnamien ne suscita pas seulement la révolte d'une partie importante de la jeunesse et de nombreux intellectuels : il interrogea les Américains sur eux-mêmes – leur identité -, le contenu effectif de leur histoire, le sens, dans la double acception du terme, de leur histoire, leur rôle et leur place dans le monde, la légitimité et la pertinence de l'American way of life et, plus fondamentalement encore par la dimension morale et, pour certains, quasi mystique, du questionnement, le Rêve américain qui, décidément, était en train de tourner au cauchemar ! La vérité et l'unicité du modèle de civilisation et de développement cédait la place au scepticisme puis au relativisme culturels.

La simplicité et l'unicité du modèle américain était donc en train de se fissurer, de s'ébranler et c'est à ce moment que, dans leur révolte, la jeunesse et les intellectuels ont découvert le fait minoritaire dans toutes ses déclinaisons ethniques mais, surtout, le fait indien qui, relativement à l'Histoire, était, qu'on le veuille ou non, à l'origine même de l'Amérique du Nord. Sur le sol même de l'Amérique du Nord, il existait d'autres modèles qui, dans sa forme indienne, se rapprochaient  de l'utopie que les colons avaient chercher à réaliser en fuyant l'Europe ! Or, ce modèle était en train de disparaître puisque, après avoir failli être anéantis par un véritable génocide, les Indiens continuaient d'être massacrés mais, cette fois-ci, non plus dans leur chair mais dans leur esprit, dans leur identité.

Il en résulta un double phénomène : d'abord la tentative utopique, vouée à l'échec, de certains de s'approprier une identité qui n'était pas la leur pour se donner des racines – une Histoire collective et une lignée individuelle – qu'ils n'avaient pas : les hippies qui, pour la plupart, malgré l'indéniable sincérité de leur intention, se contentèrent de jouer à l'Indien sans véritablement découvrir et pénétrer la pensée et la réalité indiennes – l'Indianité et, ensuite, une mauvaise conscience pour d'autres qui les amena à interroger leur Histoire et à découvrir la monstrueuse injustice qui avait été faite par leurs ancêtres immédiats et que, sans le savoir, dans la complicité de leur ignorance, de leur aveuglement, de leur silence…, leur nation continuait de commettre. D'où, ce phénomène superficiel de mode indienne et celui, plus profond, plus vrai, plus réel et actif, de multiplier les efforts pour, à la fois, rendre Justice aux Indiens – l'écriture de la vraie Histoire de l'Amérique depuis ses véritables origines précolombiennes, c'est-à-dire… indiennes -, de réparation juridique, financière, économique mais, surtout, morale du génocide indien, d'arrêter l'ethnocide indien et, enfin, de légitimer l'identité culturelle indienne en reconnaissant officiellement le fait indien et sa souveraineté, l'Indianité. C'est ainsi que des films, des livres (romans, biographies, contes, essais, manuels scolaires…), des recherches scientifiques (ethnologiques, anthropologiques, sociologiques…), des expositions d'art et d'artisanat, des visites culturelles de réserves, des symposiums, des rencontres inter-ethniques… contribuèrent largement à la réhabilitation, puis à la promotion de la défense des Indiens.

Quelques années plus tard, le monde, mais spécialement les pays occidentaux, commençait à s'interroger sur son devenir au regard d'un risque de plus en plus présent, mesuré, modélisable – en terme de projection – pesant sur l'équilibre écologique et donc sur le devenir la planète Terre et de ses occupants, de tous les humains. L'écologie, par sa critique du modèle dominant, aussi bien à l'Ouest qu'à l'Est, de développement technico-économique et, en même temps, par son utopie a fortement contribué à (re)valoriser d'autres modèles de développement, des modèles de culture et non plus de civilisation. Le modèle indien n'a alors pas manqué d'être mis en exergue, ce qui ne pouvait qu'être bénéfique pour le mouvement indien en terme d'image et de capital de sympathie.

L'effondrement du communisme, de son côté, a eu une conséquence qui est loin d'avoir été relevée lorsqu'il s'est produit : en faisant sauter la chape de plomb de la pensée unique du dogmatisme marxiste-léniniste, il a permis aux intellectuels dits  progressistes ou de gauche (artistes, scientifiques…) de réhabiliter la culture comme facteur structurant et de l'humanité et des sociétés humaines. Par là-même, cette libération de la théorie, de la recherche, de la critique, bref de la Raison n'a pas manqué d'apporter de nouveaux arguments en faveur de la reconnaissance et de la défense du fait indien.

Plus récemment, la lutte contre la mondialisation, ancrée dans des résistances et luttes minoritaires, a permis la mise en évidence du caractère nécessairement oppressif et répressif du modèle économico-politique prétendant à l'hégémonie mondiale – le capitalisme -, fait émerger une conscience mondiale riche des différences de chacun et scellée par le partage d'un risque commun, celui de la survie, suscité de nouvelles solidarités locales et, ainsi, animé le mouvement aussi bien verticalement qu'horizontalement, affirmé la nature essentiellement culturelle des identités collectives et individuelles et, ainsi, fait sauter le primat/diktat du seul déterminisme/fatalisme économique, favorisé la rencontre, la compréhension et l'empathie des différences, appelé à la nécessité de la construction d'une utopie commune qui ne serait pas forcément unique dans ses formes de réalisation…, dénoncé des injustices, voire des crimes tant individuels que collectifs, tant génocidaires qu'ethnocidaires, soulevé des problèmes, analysé et critiqué le réel, interrogé le passé, questionné l'avenir, nié des fatalités, rejeté des soit-disant impossibilités , incapacités et autres inaptitudes, affirmé des doutes mais aussi des certitudes, des désirs, des envies, des refus, des révoltes… Bref, elle a ouvert des portes ou plus précisément, elle a donné la possibilité aux humains d'ouvrir des portes en les condamnant à faire des choix, d'assumer leur liberté.

A l'évidence, les luttes indiennes contre le génocide et l'ethnocide occupent une large place au sein du mouvement de lutte contre la mondialisation. Cette présence n'est pas que d'opposition : elle est aussi d'affirmation et donc de proposition : le modèle indien – et, plus généralement, le modèle primitif - n'est pas exclure du panel de choix que peuvent et doivent faire les humains. Certes, il ne s'agit pas de revenir au passé mais il importe de considérer que la Primitivité n'est pas synonyme de pré-histoire, de barbarie, d'ante-développement… mais une pensée et une action dans la relation à soi, aux autres et au monde qui, comme le montrent les Indiens d'Amérique du Nord, peuvent aussi se réaliser dans le cadre d'un développement scientifique et technologique avancé, moderne.

Les Indiens d'Amérique du Nord, comme ceux du reste du continent américain, ne sont certes pas sauvés du risque ethnocidaire inhérent à la nature même du capitalisme et des États bourgeois car ils n'ont pas vraiment fini de se remettre de la barbarie génocidaire dont ils étaient victimes, mais ils ont enclenché un mouvement qui semble d'autant plus irréversible qu'il est prometteur quand l'anti-mouvement qu'ils affrontent est toujours destructeur d'une part et que, d'autre part, il s'inscrit désormais dans un mouvement mondial qui permet au local de bénéficier ainsi d'une caisse de résonance mondiale relativement à ses luttes et ses victoires comme ses défaites.

Les Indiens ont encore beaucoup à nous dire et nous avons encore beaucoup à apprendre d'eux. Il me semble que, à bien des égards, il y a de nombreuses convergences entre le mouvement indien et le mouvement anarchiste, l'Indianité et l'anarchisme et qu'il serait d'un grand intérêt, théorique et pratique, d'approfondire encore davantage l'Histoire indiennes ainsi que la critique de la pensée et de la l'action indienne qui, je le rappellerai, sont toutes deux placées sous le signe de la Liberté. Je rappellerai aussi que, durant des millénaires, les tribus indiennes d'Amérique du Nord ont démontré qu'une Société pouvait fonctionner, harmonieusement, sans État et sans division du travail, y compris entre les sexes et entre les classes d'âge et que leur résistance au génocide et à l'ethnocide des États coloniaux, puis indépendants a révélé la nature fondamentalement, nécessairement oppressive, répressive et  ethnocidaire tout à la fois de l'État bourgeois et du mode de production capitaliste.

L'Histoire indienne est riche de matériaux  nécessaires à la critique de l'État et du capitalisme. Les Indiens ont des choses à nous dire et à nous apprendre : leur capacité à surmonter un quasi-anéantissement génocidaire, la persistance de leur résistance à l'oppression et à la répression ethnocidaires, leur aptitude à s'adapter à un environnement imposé et faisant radicalement obstacle à leur adaptation, leur faculté à préserver ou à retrouver l'harmonie de l'équilibre en dépit de forces contraires destructrices, leur écologisme naturel, spontané, leur conception d'un Tout où, sans Ordre et en toute liberté,  chaque être vivant et chaque chose à une place à la fois originale – unique – et solidaire de celle des autres, leur tolérance au sens véritable du terme, leur primauté de la culture sur les autres facteurs sociétaux, leur conception et leur pratique de la liberté, tant individuellement que collectivement, leur cosmogonie, leur héroïsme tout courage, de fierté, de patience, d'intelligence, de simplicité, de solidarité…, leur anarchisme – au sens d'absence d'État -… me font dire que ces choses sont un message d'espoir et, en même temps, de devoir de mémoire et de courage à leur égard comme au nôtre. Un message aux humains qui n'ont pas renoncé. Un message qui est donc… libertaire et libérateur.

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